Management toxique : le repérer, en mesurer le coût, y mettre fin

Un manager dur n’est pas un manager toxique. Ce qui fait la bascule n’est pas l’intensité de l’exigence, mais la répétition d’agissements qui dégradent les conditions de travail d’une personne, indépendamment de son travail.

L’expression « management toxique » n’existe pas en droit. Quand les faits sont caractérisés, ils relèvent du harcèlement moral. Cet article appartient à notre rubrique Management et engagement.

Exigence ou toxicité : la ligne de partage

Manager exigeantManager toxique
Sur quoi porte la critiqueLe travail produitLa personne
Les objectifsDifficiles, avec des moyensImpossibles, puis reprochés
L’informationCircule, même la mauvaiseEst retenue comme instrument
Le désaccordSe discuteSe paie
Les règlesLes mêmes pour tousVarient selon la personne
Après une erreurOn corrigeOn humilie

Le test le plus fiable n’est pas l’intensité, c’est la prévisibilité. Avec un manager exigeant, on sait ce qui est attendu et ce qui arrive si on échoue. Avec un manager toxique, la règle change, ce qui rend toute stratégie d’adaptation impossible. C’est précisément cette imprévisibilité qui épuise.

Les neuf signaux qui reviennent

Aucun ne suffit isolément. Leur accumulation sur une même équipe est significative.

  1. Des objectifs modifiés en cours de période sans que les moyens ne bougent.
  2. De l’information retenue, puis reprochée comme ignorée.
  3. Des critiques formulées devant des tiers, jamais en tête-à-tête.
  4. Des règles différentes selon les personnes, sans justification énonçable.
  5. Un travail confié puis retiré sans explication, ou vidé de sa substance.
  6. Des sollicitations hors temps de travail traitées comme normales.
  7. Un désaccord suivi d’une mise à l’écart des projets visibles.
  8. Des entretiens annuels dont le contenu contredit les retours de l’année.
  9. Un turnover concentré sur une équipe, que personne ne relie au manager.

Le point 5 mérite attention : priver durablement un salarié de tâches correspondant à sa qualification a été jugé constitutif de harcèlement moral par la cour d’appel de Paris le 2 juin 2020. Nous détaillons cette décision dans notre article sur le bore-out.

Où le lire dans vos indicateurs

Aucune statistique publique ne mesure le management toxique, et nous n’en publierons pas d’estimation que nous ne pouvons pas sourcer. Les enquêtes déclaratives qui circulent reposent sur des définitions variables de ce qui constitue un management toxique.

Ce qui se mesure, ce sont les traces, à condition de descendre au niveau du service. Une moyenne d’entreprise ne montre rien.

IndicateurCe qui doit alerter
RotationUn service qui décroche nettement des autres, à métier comparable
Arrêts courtsLeur fréquence, plus que leur durée : ils signalent l’évitement
Mobilité interneAucune candidature reçue sur les postes de l’équipe
Entretiens de départDes motifs convergents sur plusieurs départs successifs
Visites spontanées au service de santé au travailUne concentration sur un périmètre
Retours d’entretien annuelDes écarts inexpliqués entre évaluations et résultats

Un repère de contexte : les troubles psychologiques représentent 44,4 % des arrêts de plus de 30 jours chez les cadres, contre 32,5 % chez les non-cadres. Et l’absentéisme des cadres progresse de 35,2 % depuis 2019. Le détail figure sur notre page chiffres de l’absentéisme.

Ce que le management toxique coûte à l’entreprise

Le coût ne se lit pas sur une ligne comptable, il se répartit sur plusieurs.

Le remplacement. Chaque départ évitable déclenche un recrutement, une période de vacance et une montée en compétence.

Les arrêts longs. Les troubles psychologiques produisent les arrêts les plus longs, et les arrêts de plus de 60 jours concentrent 63,8 % des journées d’absence.

Le silence des autres. C’est le coût le moins visible et souvent le plus lourd. Dans une équipe où le désaccord se paie, les alertes remontent tard. Les erreurs coûteuses sont celles qu’on a vues venir sans le dire.

Le risque juridique. Une condamnation pour harcèlement moral entraîne des dommages et intérêts, et la nullité d’un licenciement prononcé dans ce contexte.

Pourquoi ces situations durent si longtemps

Trois mécanismes reviennent, et il est utile de les nommer pour les contrer.

Le résultat protège. Un manager dont l’équipe atteint ses objectifs est rarement questionné, alors même que les objectifs sont atteints par la contrainte et au prix de départs.

Le signalement coûte plus cher que le silence. Se plaindre de son responsable hiérarchique expose. Tant qu’il n’existe pas de voie de signalement qui ne passe pas par la ligne managériale, il n’y a pas de signalement.

Les départs effacent la trace. Les personnes qui partent emportent le problème avec elles. Sans entretiens de départ exploités et recoupés, rien ne s’accumule.

Que faire quand un cas est signalé

Ouvrir une enquête sans délai. L’employeur est tenu d’une obligation de prévention au titre de l’article L4121-1. Ne rien faire après un signalement constitue en soi un manquement, indépendamment de ce que l’enquête établira.

Confier l’enquête à qui n’est pas partie prenante. Ni le responsable hiérarchique du manager mis en cause, ni celui qui a recruté.

Mener une enquête contradictoire et tracée. Entendre la personne qui alerte, le manager mis en cause, et des témoins directs. Écrire les comptes rendus. Associer le comité social et économique.

Décider et notifier. Une enquête sans conclusion communiquée détruit la confiance plus sûrement que l’absence d’enquête.

Prévenir, ce qui suppose de regarder ailleurs que sur les résultats

Évaluez les managers sur la façon d’obtenir les résultats. Tant que l’évaluation ne porte que sur le résultat, elle récompense les moyens qui y mènent.

Ouvrez une voie de signalement hors ligne hiérarchique. Sans elle, les autres dispositifs ne servent à rien.

Exploitez les entretiens de départ et recoupez-les par service. C’est le dispositif le moins coûteux et le plus souvent inexploité.

Traitez les rapports sociaux dégradés comme un risque professionnel. C’est la quatrième des six familles de facteurs du rapport Gollac, et elle a sa place dans le document unique au même titre que les autres. Voir notre article sur les risques psychosociaux.

Ne promouvez pas pour éloigner. Déplacer un manager mis en cause vers un poste équivalent règle le problème d’une équipe et le transmet à une autre. Le message envoyé au reste de l’entreprise est sans ambiguïté.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre un manager exigeant et un manager toxique ?

L'exigence porte sur le travail et se discute. La toxicité porte sur la personne et ne se discute pas. Un manager exigeant fixe un objectif difficile et donne des moyens. Un manager toxique fixe un objectif impossible puis reproche l'échec.

Le management toxique est-il illégal ?

L'expression n'existe pas dans le Code du travail. Mais des agissements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte aux droits, à la dignité, à la santé ou à l'avenir professionnel constituent un harcèlement moral au sens de l'article L1152-1.

Comment repérer un management toxique dans les indicateurs ?

Par service et non en moyenne : rotation anormale, arrêts courts répétés, refus de mutation vers l'équipe, absence de candidatures internes, entretiens de départ convergents. Aucun de ces signaux ne prouve rien seul, leur accumulation sur un même périmètre est significative.

Que doit faire un employeur alerté d'un cas ?

Diligenter une enquête interne sans délai, contradictoire et tracée, associant le comité social et économique. L'inaction après signalement est en elle-même un manquement à l'obligation de sécurité.

Un manager toxique peut-il être sanctionné ?

Oui. Des faits de harcèlement moral caractérisés justifient une sanction disciplinaire pouvant aller jusqu'au licenciement pour faute grave, quelle que soit l'ancienneté ou la performance du manager concerné.

Sources

  1. Mesurer les facteurs psychosociaux de risque au travail pour les maîtriser, Collège d'expertise présidé par Michel Gollac et Marceline Bodier, 2010.
  2. Baromètre annuel Absentéisme, 15e édition, Malakoff Humanis, 2026.
  3. Risques psychosociaux : ce qu'il faut retenir, INRS, 2025.

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